Le paradoxe indien

On ne veut pas transformer ce blog en revue de sociologie (on laisse ça à ceux dont c’est le boulot, c’est pas parce qu’on a eu un bac ES qu’on peut prétendre prendre la relève de Corbin, Tocqueville ou Kauffman…), mais étant confrontée à longueur de journée à des interactions et des scènes de vie, on ne peut s’empêcher de faire de l’observation participante, dont voici quelques résultats.
En effet l’objet de notre vie pendant ces quelques mois étant le voyage et la découverte de pays différents, c’est une place privilégiée pour observer le monde qui nous entoure, l’analyser et en tirer des conclusions, bien que tout à fait personnelles et qui n’engagent que nous !

Quand tu arrives en Inde, on promet, ça fait un choc !! Les gens que tu connais et qui ont vécu ça avant ont beau t’avoir prévenu, tu n’es pas préparé a TOUT ce que l’Inde a à t’offrir et à TOUT ce que tu vas voir, le meilleur comme le pire.
D’abord, c’est un choc sensoriel parce qu’ici, tous tes sens sont mis à rude épreuve ! Ta vue, ton odorat (c’est certainement le sens le plus affecté…), ton ouïe, ton goût et même ton toucher sont tellement sollicités qu’il vaut mieux essayer de ne pas lutter et d’accepter le changement radical si tu veux te sentir bien. Pour reprendre les mots d’Astérix dans Mission Cléopatre (grand classique de l’histoire cinématographique française n’est ce pas ?), « c’est une autre culture » !

Ici on mange avec ses doigts, on se lave à l’eau froide, on est plus serrés dans les allées des marchés que dans le métro parisien à une heure de pointe, on voit des hommes faire pipi et caca dans la rue devant tout le monde, les véhicules sur la route n’ont pas trouvé d’autres moyens de communiquer entre eux que par le klaxon, les cris ou en se jetant des trucs, les mendiants t’agrippent pour te réclamer de l’argent, les rues et caniveaux sont jonchés de déchets que les vaches, les chiens et les humains trient pour trouver quelque chose qui pourrait bien leur remplir le ventre, et les canaux refoulent une odeur indescriptiblement pestilentielle !

Et puis, quand tu as dépassé et accepté ce choc, que tu t’es habituée à ce changement radical d’environnement quotidien, il est temps pour toi d’assimiler ce que tu vois, de le digérer, d’essayer de le comprendre et de le décrire. Très vite, tu t’aperçois alors que l’Inde c’est le pays du paradoxe, le pays DES paradoxes même, dont nous avons relevés quelques éléments assez frappants.

Ça pue, mais en même temps ça sent bon. Quand tu sors de l’avion et que tu poses pour la première fois le pied sur le tarmac indien, une odeur envahit tes narines : celle du chaud, des épices, de l’encens, du miel et de la pollution. Un mélange assez surprenant qui te fait te dire « ah mais en fait ça sent ça l’Inde ? Est ce que chaque pays a une odeur comme ça ? ». Et puis quand tu te balades dans la rue, ça sent mauvais, ça sent les excréments, les fruits pourris, les cadavres d’animaux, les poubelles en plein air, les gaz d’échappement. Pourtant, quand tu croises une femme, se dégage d’elle une effluve douce et sucrée de fleurs (elles portent toutes du jasmin frais dans leurs cheveux) et les restaurants qui jalonnent les rues rejettent à toutes heures du jour et de la nuit des parfums d’épices, de pain grillé, de friture et de riz cuit. Un vrai délice !

C’est beau, mais en même temps c’est moche. Il y a des couleurs partout, mais vraiment partout partout !! Dans le ciel, sur les maisons, les étalages de marché, dans les assiettes, les verres, sur les vêtements, sur les gens, sur le front de gens, par terre, en l’air, sur les temple, les murs des magasins, tout est coloré et décoré. Les paysages sont magnifiques et tellement différents qu’il est difficile d’imaginer que tu es dans le même pays à chaque fois, et jamais plus éloignés de quelques kilomètres : les plages de l’océan indien, les temples hindous avec leurs immenses gopurams en pierre ou dorés, les statues et autels religieux hyper kitsch, les falaises rouges du Kerala entourées de palmiers donnant sur la mer d’Oman, les buildings modernes de Chennai et les rizières du Tamil Nadu. Mais il y a aussi plein de bâtiments délabrés, des étendues de bidonvilles, des trottoirs défoncés, des cours d’eau souillés, des montagnes de déchets et des arbres recouverts de sacs plastiques que le vent a fait s’accrocher sur leurs branches. Dans les grandes villes, il y a tellement de voiture et de trafic constant que tout ce qui est en dessous de la hauteur de tes genoux est noir tellement que les émanations de pollution ont recouvert les surfaces (la couleur de ton pantalon après une journée de marche témoigne de ça…).

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C’est sale mais en même temps c’est propre. Ce qui te frappe en arrivant en Inde c’est le peu d’égard que les indiens ont envers la terre de leur pays, le sol sur lequel ils marchent. Ils n’hésitent pas une seule seconde avant de jeter leurs emballages (nombreux… Les indiens raffolent des petites portions emballées individuellement, on trouve des petits sachets pour à peu près tout : lessive, shampoing, crème, eau, chips, cacahuètes, lait en poudre…) ce qui a pour conséquence inévitable de polluer écologiquement et visuellement toutes les routes. Un chauffeur de bus nous a même suggéré de jeter nos épluchures de clémentines et de bananes (puis, en lui montrant le sac plastique qui nous servait de poubelles pour les entreposer, il nous a proposé de carrément jeter le sac poubelle !! Non mais allô ??? Conscience écologique ça te dit un truc ?) par la fenêtre alors que nous roulions sur la voie rapide. Résultat les bas côtés sont tous plus sales les uns que les autres !! Alors certes l’écologie est le moindre de leur souci, mais les indiens, eux, sont toujours impeccablement propres. Les hommes portent toujours une chemise repassée parfaitement : allo ? il y a même des mecs qui bossent sur les bords de route, le matin de 6h à 9h environ, même au milieu de nulle part, qui ont installé une planche à repassage de fortune avec des planches et des couches de draps, et qui repassent ou retouchent les chemises et les saris des gens qui partent au travail à cette heure là, à l’aide de buts énormes fers ancestraux en fonte de 8kg avec de la braise a l’intérieur… Ils effectuent même les travaux les plus ingrats en uniforme immaculés et les femmes qui travaillent dans le bâtiment (oui oui ça existe !! Ici d’ailleurs, ce sont les femmes qui bitument les routes, construisent des murs et portent du béton !!) sont toujours vêtues d’un sari, peu importe le climat et la température (qu’il vente, qu’il pleuve, qu’il neige, qu’il fasse 40°…). Le matin à l’aube, les commerçants balaient même la poussière sur le trottoir ou la route de leur enseigne : un peu comme s’ils rangeaient la route ou balayaient la forêt pour qu’elles soient impeccables alors que le caniveau est plein à craquer de déchets en tous genres…

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C’est calme mais hyper bruyant. La culture indienne se rapproche énormément de la culture méditerranéenne dans sa conception du temps. On nous avait dit avant de partir « n’oublie pas, en Inde, eux ils ont le temps et toi tu as l’argent ». Si vous saviez ô combien cette phrase est vraie !! Les indiens ne sont absolument pas préoccupés par le temps qui passe, on est même persuadées que les mots « retard » ou « ponctuel » n’existent pas en hindi car ils n’ont pas la conception du délai et du dépechage. Ils sont tous hyper calmes et zen, jamais pressés, toujours sereins : ils répètent tous aux touristes « Shanti shanti », ce qui signifie en gros « calme, zen, pas de stress », un peu l’équivalent de « piano piano » en italien. Paradoxalement, l’ambiance est hyper bruyante, ils crient, parlent fort, déblatèrent des quantités énormes de mots à une vitesse incroyable et la foule est oppressante. Les routes comme les rues sont encombrées de voitures, de bus, de vélos, de motos, de rickshaws et de piétons. Ils se battent tous pour se faire une place et ça klaxonne dans tous les sens comme un cortège de mariage ou une victoire de coupe du monde de football.

C’est moderne et hyper archaïque. Si tu passes un peu de temps à Bangalore, tu as l’impression d’être dans une ville occidentale : des quartiers, des routes neuves, un périphérique, des grands magasins, un métro, plein d’enseignes que tu connais (Décathlon, METRO, MacDo, KFC, Dominos Pizza, Pizza Hut…), et une énooooooorme technopôle informatique, l’équivalent de la Silicone Valley ou de Sophia Antipolis avec une multitude de boîtes internationales. Les gens s’habillent à l’occidentale et tu rencontres plein de jeunes étudiants ou travailleurs parfaitement bilingues en anglais qui mènent à peu près la même vie que nous : vont au club de gym, sortent en boite le soir, font du shopping, adorent voyager. Mais quand tu sors un peu de la métropole et que tu t’aventures à quelques kilomètres dans l’état du Karnataka, c’est un changement radical !! Les routes sont défoncées, certaines ne sont même pas goudronnées et faites de terre et de sable truffées de culs de poule, les convois sont tractés par des bœufs que des vieillards maigrissimes coiffés d’un foulard blanc et vêtus de dhotis en coton frappent violemment pour les faire avancer. Des vieilles femmes guère plus épaisses en sari traditionnel dont traverser leurs troupeaux de chèvres en arrêtant de la main des énormes 4X4 neufs et rutilants qui filent à toute allure dans la poussière. Des hommes égorgent au couteau des poulets sur le bord de la route, qu’ils sortent de minuscules cages en fer entassées abritant des dizaines de bêtes dans un espace restreint. Et tout cela à seulement quelques kilomètres d’une des plus grandes villes de l’Inde, se clamant fièrement d’être occidentalisée et moderne !

C’est amical et chaleureux mais en même temps froid et réticent. Les gens sont souriants et les enfants viennent vers toi hyper facilement. Les petites filles veulent toutes te tenir la main et les petits garçons te font coucou et t’envoient des baisers avec leurs mains. Les gens que tu rencontres te demandent toujours si tu vas bien, comment tu t’appelles, quel âge tu as, d’où tu viens et ce que tu fais dans la vie. Si tu as le temps de discuter un peu, ils te questionneront toujours sur ton séjour en Inde et ce que tu penses de leur pays. S’ils viennent d’une autre région ils t’inviteront à séjourner chez eux et vous aurez les discussions les plus surprenantes et les plus personnelles avec eux ! On a toujours l’impression de les avoir connus quelque part ailleurs à un autre moment, ils ont des visages familiers et des phrases affectueuses et attachantes comme s’ils étaient des membres de ta famille. Néanmoins, dans certains endroits, la barrière de la langue n’aidant certainement pas (il y a plus de 430 dialectes parlés dans tout le pays, 18 langues officielles, l’hindi étant la langue nationale et l’anglais la langue des textes, ces deux dernières sont obligatoires pour les écoliers jusqu’à 17 ans donc tout le monde en théorie les parle plus ou moins – l’anglais indien, hein, c’est à dire que c’est pas vraiment le même que nous, il est simplifié et par conséquent beaucoup plus basique et simple à pratiquer ! -), on est observées avec méfiance et accueillies avec froideur et impolitesse. Fort heureusement, c’est une minorité de cas, mais lorsqu’un indien ne veut pas, il ne veut pas, et il te sera impossible d’utiliser les toilettes d’une station service pour une urgence, de prendre une chambre d’hôtel ou de déguster un petit déjeuner s’il en a décidé ainsi !! Et puis parfois, il y a des coups de cœur : malgré le fait qu’on ne se comprenne pas par la langue, il y a des gestes et des regards qui ne trompent pas et qui te permettent de communiquer. Des attitudes et des sourires qui te donnent les larmes aux yeux tellement ils sont sincères et réconfortants. Et ce sont bien entendu ceux là qu’on retient : nos routards regorgent de cartes de visite de gens adorables qu’on a rencontrés et qui nous ont suppliées de ne pas réserver d’hôtel la prochaine fois qu’on vient en Inde mais de dormir chez eux et d’y rester autant qu’on voudra !! Leurs portes et leurs cœurs te sont grands ouverts.

Les femmes sont belles comme des princesses mais tellement peu respectées et considérées des hommes. Elles portent toutes de l’or de la tête au buste, et de l’argent du buste aux pieds, leurs bijoux tintillent dans leurs cheveux, sur leurs oreilles, autour de leur cou et de leurs poignets, sur leurs chevilles et leurs pieds sont délicatement décorés de bagues et de hénné. Dès les heures les plus matinales et jusqu’aux heures les plus tardives, elles affichent toutes une coiffure impeccable, des saris magnifiques et un maquillage parfait. Elles sont apprêtées comme si c’était leur mariage tous les jours. Pourtant les hommes ne les regardent pas, elles sont pour la plupart très timides et n’osent pas t’aborder et venir discuter avec toi. On a vu des hommes tirer les cheveux et lever la main sur des femmes dans la rue. Un contrôleur de bus en a même jetée une de son bus un jour, à coups de pieds et de phrases agressives qui ressemblaient à des injures…

C’est pudique mais en même temps complètement indécent. Les femmes en Inde ne peuvent pas montrer leur corps : les épaules, le décolleté, la forme du buste, les fesses, les jambes et les chevilles doivent être cachés. Par contre elles peuvent montrer (en théorie) leur ventre. Le sari cache astucieusement tout ça, c’est d’ailleurs pour cela qu’elles en portent toutes ! Si elles n’ont pas de saris, elles portent une kurta et un legging ou penjabi (sorte de tunique longue et large a hauteur de la mi cuisse ou du genou avec un pantalon plus ou moins étroit en dessous), qui ne révèlent pas beaucoup plus de peau que les saris, et une écharpe sur le buste et les épaules afin de recouvrir le reste de silhouette de leur poitrine. Il est extrêmement rare de voir des femmes manger en compagnie d’hommes. Les hommes par contre, ont absolument tous les droits !! Et il semble que la timidité, la pudeur et l’intimité n’existent pas ici : ils se brossent les dents dans la rue, toussent, se raclent la gorge et crachent allègrement partout et tout le temps, ils font leurs besoins dans la rue (et quand on dit leurs besoins, ça comprend la petite et la grosse commission hein…), à n’importe quel endroit, même le plus fréquenté (sur un terre-plein central entre deux voies rapides, sur un quai de gare routière, sur le trottoir, dans le caniveau, à un arrêt de bus, sur la plage… Bref, vraiment partout partout). Toutes ces choses que l’on considère comme relevant de l’intime et du personnel (on n’est même pas sûres que la plupart des couples occidentaux fassent ces trucs l’un devant l’autre… Et il y a plein de cultures qui considèrent cela comme tabou !) ne le sont absolument pas car ils n’hésitent pas à le faire devant des inconnus !

C’est riche mais en même temps tellement pauvre. C’est riche de cultures, de traditions, de diversité, de spiritualité, mais a côté de ça tout côtoie la misère.
Plus de la moitié des indiens vit en dessous du seuil de pauvreté mais ils couvrent leurs statues de fleurs et d’offrandes. Dans le même genre, la faim existe encore dans cet immense pays qui ne produit pas assez d’aliments pour nourrir tout le monde, mais les pèlerins déposent des bols de riz et de l’argent devant les autels des temples…

L’Inde c’est difficile, plus difficile que ce qu’on aurait pensé… On aurait aimé faire partie de ces gens que l’on croise et qui clament fièrement « j’adore l’Inde, je m’y sens comme chez moi et j’aimerais quitter ma vie pour habiter ici », ceux qui sont suffisamment endurants et résistants pour ne pas constater ni souffrir de ces différences de culture. Mais pour l’instant (on dit pour l’instant, parce qu’on a encore l’espoir de s’endurcir et de trouver ça plus facile…), vivre en Inde nous absorbe une énergie incroyable et dire que ce pays est paisible et agréable à vivre serait vous mentir. C’est une lutte permanente contre nos habitudes et le confort auxquels on est habituées… On imagine que c’est ça aussi le voyage : développer son instinct pour apprendre à vivre différemment, abandonner toutes ses certitudes, faire appel à ses sens pour s’adapter à des situations nouvelles. Et t’aider à grandir. Parce que l’Inde ça te fait sortir de ta petite zone de confort, de ton cocon bien rassurant pour te confronter à des choses nouvelles, l’Inde ça te fait te sentir vivant parce que tu ne fais plus les choses mécaniquement, par réflexe, comme à la maison, tu es sans arrêt repoussé dans tes retranchements et tu dois écouter ton instinct plus que jamais.

Alors est-ce qu’on vous conseillerait d’aller en Inde ?
Ça dépend. Ça dépend de votre caractère, de votre détachement aux choses, de votre capacité à supporter tout ce que ça implique psychologiquement. Ça dépend si l’appel de découvrir ce pays magnifique est plus fort que la peur de ne plus jamais être la même personne. Ça vous chamboulera c’est sur, mais n’oubliez pas que le chamboulement n’est pas forcément une mauvaise chose et que la beauté de ce pays et de ses habitants vaut bien cette peine !! 😀

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